26 septembre 2011

Faussetés

Il y a trois ans, en septembre 2008, une série d'articles ont été publiés, dans Le Devoir et ailleurs, où il était question de nouveaux manuscrits de Jack Kerouac qui auraient été découverts par un journaliste nommé Gabriel Anctil.

Cette "nouvelle" a par la suite été reprise par l'Internet et ça s'est retrouvé sur plusieurs sites (allant même jusqu'à être mentionnée dans la page Wikipedia de l'auteur.)

Il est un peu tard pour réagir à ces articles, mais ça fait longtemps que je rumine tout ça, et des lectures récentes ont fait en sorte que ça soit remonté à la surface de mes réflexions.

En résumé, les points majeurs qui étaient postulés dans ces articles [1] sont les suivants:

1) Gabriel Anctil aurait découvert des manuscrits de Jack Kerouac, jusqu'ici inconnus, un appelé Sur le Chemin, un autre appelé La nuit est ma femme.  On allait même jusqu'à dire que les manuscrit "inédit[s] et insoupçonné[s]", "dormai[en]t depuis plus d'un demi-siècle dans la noirceur des archives".  On dit aussi que "on ignorait, jusqu'à tout récemment, que le célèbre écrivain américain avait créé une œuvre littéraire dans sa langue maternelle".

2) S'appuyant sur certains des ses écrits, on avance la thèse selon laquelle le Québec, et Montréal en particulier, aurait été des paradis espérés pour Kerouac.  On insiste donc un peu plus sur l'idée que Jack Kerouac serait tout simplement un québécois ayant vécu aux États-Unis.

Allant dans le même sens que les postulats mentionnés plus haut, on pouvait lire dans ces article des affirmations telles que:

"[…] la découverte de manuscrits inédits à New York par Le Devoir […]"

"La pièce maîtresse de ce fonds d'archives est très certainement un manuscrit complet de 56 pages intitulé La nuit est ma femme. Ce roman, constitué de courtes nouvelles de cinq ou six pages, est entièrement écrit en français et prouve pour la première fois que Jack Kerouac avait eu de très sérieuses ambitions de devenir, comme il le disait lui-même, un véritable écrivain Canadien français."

"Comme le montre cette semaine la découverte d'un roman […] Kerouac se considérait comme un Canuck avant d'être un Américain."

"Avant la récente découverte de manuscrits inédits […]"

Ou encore, cette fois tirée d'une entrevue avec Anctil:

"Tous les manuscrits de Jack Kerouac à New York sont accessibles, sur demande, depuis un an et demi. […] On avait quelques indices sur le fait qu'il avait écrit en français, mais aucune preuve tangible. J'ai donc épluché ses manuscrits à New York. Il y a un an, j'ai mis au jour un premier roman en français : La nuit est ma femme. C'est un texte dont l'existence était connue, mais qui n'avait jamais été lu, car non seulement, il était écrit en français, mais en joual, le langage populaire québécois. Seul un Québécois pouvait donc le lire. […] Quant à Sur le chemin, c'est un texte dont l'existence était vraiment insoupçonnée. Je l'ai trouvé en fouillant dans un cahier de notes."

Je vais maintenant tenter de démontrer pourquoi je pense que ces articles (et donc, par extension, leur auteur) sont mensongers, sinon directement, du moins de façon détournée et manipulatrice.

1) Gabriel Anctil n'a absolument rien découvert.  Ces manuscrits sont connus depuis des années.  Des versions abrégées de La nuit est ma femme et d'un autre texte en français appelé Ma folle naissance crépusculaire ont même été publiées en 1996 dans le numéro 521 de la Nouvelle Revue Française. 

De plus, tout l'inventaire de la New York Public Library a été catalogué en 2006 (on peut consulter cet inventaire ici: http://www.nypl.org/ead/479).  La nuit est ma femme y est classé sous l'étiquette 15.20; Sur le chemin sous l'étiquette 39.10.

La biographie de Kerouac écrite par de Paul Maher Jr., publiée en 2004, dit ceci: "The social mores and language of Lowell's Franco-America endeared its people to Kerouac.  In 1950, he wrote a letter to Yvonne Le Maitre […] commenting upon using his native tongue as an approach to speaking English […] Later he was comfortable enough to write some poems […] and an unpublished novella, La nuit et [sic] ma femme, in his native language."

Anctil n'a donc absolument rien "découvert".  Or, il s'agit d'un domaine trop pointu pour que ses affirmations soient ouvertement remises en question.


2) Il est fallacieux d'essayer de prétendre que Jack Kerouac était "québécois".  C'est une perception vraisemblablement populaire, puisqu'elle permet à un peuple de s'approprier une figure célèbre et de parer sa dorure nationale d'un aura de grandeur; ça m'apparait cependant être une fabrication, véhiculée encore et encore par plusieurs dont Anctil, dans ses articles (et — vraisemblablement — dans les conférences qu'il a donné sur le sujet). 

Il cite par exemple le Book of Sketches de Kerouac, n'en retenant que le passage suivant: "Montréal est mon paradis. Ils m'ont presque refusé l'entrée. Restaurant de gare de San Francisco combiné avec une taverne de paysans de Mexico + Lowell - O Thank's Lord."; Anctil conclue son article en disant "Visiblement, Kerouac se sentait bien chez lui au Québec."

Or, si on prend la peine de lire un peu plus du même sketch d'où est tirée la citation, on peut lire ceci:

"MONTREAL (in "taverne")  Montreal is my Paradise ― & they almost didn't let me in ― Railroad restaurant Frisco combined with Mexico Fellaheen girls taverns & Lowell ― O thanks Lord […] America is thrilling on a gray day, Quebec non […] The Canucks are ignorant, vulgar, cold hearted — I dont like them — No one else does"

Voyez que tout ça est déjà plus nuancé.  Ça semble être une épiphanie du moment, une extase de courte durée.  C'est moins facile à interpréter, et alors c'est plus difficile de faire dire à Kerouac ce qu'on aimerait bien qu'il dise.

Au moment où Kerouac écrit ces lignes, en mars 1953, il contemple effectivement la possibilité de déménager avec sa mère à Montréal, voulant se dénicher un emploi dans une compagnie de chemin de fer.  Mais son séjour au Québec est bref et décevant; il réalise assez rapidement qu'il n'y est pas à sa place.

Jack Kerouac n'était pas québécois; ses parents l'étaient.  Kerouac, étant né aux États-Unis, était donc un étatsunien.  Mais — et c'est là que le sujet devient intéressant — il était plus; il était Américain.  Il était amoureux de l'Amérique dans son ensemble, en tant que continent, géographique et psychique.  Sa déception, son désespoir, son cœur brisé, viennent justement de l'échec senti, annoncé et puis confirmé, de ce "rêve américain".

* * *

Voilà, je n'ai pas d'autres grandes affirmations pour contredire ou rabaisser Anctil outre mesure.  Je voulais juste faire ces précisions anodines, tout seul dans mon coin.

Ce qui me met en colère dans tout ça, c'est cette impression de voir quelqu'un se faire un nom en tant que prétendu "'expert de Kerouac" en s'octroyant des honneurs (i.e. avoir découvert des manuscrits), et en prenant Kerouac comme un pantin de ventriloque pour lui faire dire des choses qu'il n'a jamais dites.




Sources:

- Sur le chemin, publié le 4 septembre 2008


- Kerouac, le français et le Québec [http://www.ledevoir.com/culture/livres/156026/kerouac-le-francais-et-le-quebec], publié le 8 septembre 2007






[1] Et qui le sont sans doute toujours, puisque nulle part je n'ai vue une remise en question de ces énoncés.

10 août 2011

Émeutes

Passage de London: A Biography de Peter Ackroyd, où il est question d'émeutes s'étant déroulées vers la fin du 18ème siècle:

"It is as if the very restriction of the city encouraged the sudden appetite for wildness and license; the restraints imposed by a mercantile culture, ruinous in its effects upon many who comprised the crowd, encouraged rapid volatility of rage and exhilaration.  There were also too many people forced into too small a space, and this massive over-crowding in narrow streets engendered strange fevers and excitements."

3 août 2011

Dump

Si "acheter c'est voter" et bien je vote de moins en moins, et ce pour quoi je vote, c'est du vent, du vide, des "histoires imaginaires" dont la seule utilité est de me faire Oublier.

Je vote pour l'Oubli,
n'ayant plus
aucune envie,
désir ou élan
de Vivre.

14 juin 2011

X'Ed Out (2010), by Charles Burn

[Texte écrit pour un site qui sollicitait des critiques de graphic novels, mais qui finalement ne veulent pas s'embarquer là-dedans.  Je le partage donc ici.]

If you've read Burns' Black Hole (which came out from 1995 to 2004, before being collected in 2005), you have an idea of what to expect here: a devastatingly disturbing tale rendered in stark, precise, razor-like strokes.  Whereas Black Hole dealt with teenagers (and the shattering transformations ― or should we say 'mutations'? ― they go through), here the protagonist is a young man, Doug, who is going through the aftermath of some kind of accident or trauma.

In a seemingly random fashion, his story his relayed to us, whether through drug-induced dreams or through flashbacks, the two modes (dream / memory) being distinguished by a subtle visual shift.

In his dreams, Doug is like Tintin's dark-haired non-identical twin, wandering through a shifty dream-world reminiscent of William Burroughs' Interzone; there, he wanders in a city reminiscent of archetypal Morocco peopled by various exotic people (from warehouse reptile-men to mute cycloptic cooks to midget-sumo guides), alternating (as in a nightmare) between fear and disgust.

In the memories, he and his surroundings are more realistic, and we see him at various points of his life: recovering from some unidentified head-wound, strung out on pain-pills; having breakfast with his father; going to a party with his soon-to-be ex-girlfriend, giving a poetry performance and then falling in love with another girl; dating this new girl, with whom he shares a passion for photography.

The referential echoes to Hergé's boy-reporter are plenty, from the strange eggs featured on the cover and in a gross restaurant sequence (see: the mushroom from L'Étoile Mystérieuse) to his occasional animal companion (Inky the Cat, Snowy the Dog's negative image) to the character's stage-name (Nitnit).  But mostly, it is through the comic's color palette and "ligne claire" style of drawing that this homage to Hergé is most manifest.

All in all, it is a most worthwhile effort on Burns' part, demonstrating a mastery of style, content and execution, and the semantic hyperlinks to Burroughs, Hergé (or even his own work) are not detrimental to the book's overall merit, on the contrary.  They elevate it to something more than just a "weird for weird's sake" narrative.  What that "more" is, well, it remains to be seen.

If I had one negative thing to say about it: it's over too quickly.  Just as we're starting to get fully immersed into this universe, it cuts off.  The final image is impressive and awe-inspiring, but still, I can't help but wish there was more.  It's an unfair criticism, for sure, and one that will become irrelevant in the future, when the other two planned volumes (or albums, in the French and Belgian "bande dessinée" meaning of the word) are out.  But seeing as we can expect months and even years before the tale is complete, it's unavoidable.  Still, maybe the wait is good.  Maybe that expectant anticipation is all part of what makes comics such an engaging passion.  And in the meantime, we can read this first volume again, and float in its rich, interwoven layers.

9 juin 2011

Liens & Citations

Par hasard, je suis tombé il y a quelques temps sur cette entrevue avec Lucien Francoeur. Évidemment, ses propos sont alarmants, et dans un premier temps je les réfléchissais dans l'optique de notre choix, à moi et à ma Compagne, de ne pas envoyer nos enfants à l'école. Mais un petit quelque chose me troublait dans tout ça, un "Oui mais…" agaçant que je ne n'arrivais pas à préciser, zombie endormi et nigaud que je suis.

Il y a quelques jours, j'ai appris (via le blog de Christian Mistral) que Maxime Catellier avait ouvert un nouveau blog. Lisant une de ses notes, je suis tombé sur la phrase suivante:

"Comment reprocher aux jeunes élèves des collèges de n'en avoir que pour l'argent et la technologie, quand c'est cela même qui phagocyte les écrans et les ondes où nous sommes censés nourrir notre rapport au monde?"

Et c'est là que j'ai enfin compris ce qui me troublait à ma lecture de l'entrevue avec Francoeur. À travers les impressions de cet homme, on semble nous dire que "avant c'était bein mieux", "la jeunesse c'est d'la marde", "c'est à cause de la méchante technologie", "les gens du ministère sont incompétents", sans toutefois prendre un quelconque semblant de recul pour mettre ça en contexte ou tenter de comprendre le pourquoi de tout ça.

On accuse, constamment, et on juge, et on se place au-dessus de tout, sans jamais dire que le monde moderne, ici, en Amérique du Nord, en 2011, est une abomination complète, concrète et irréductible.

Donc, comme le dit Catellier bien mieux que moi, de quel droit se permet-on de juger nos enfants?  Comme je le disais dans une lettre à mon père citée ici dernièrement, "Car peux-tu affirmer savoir ce que c'est, que de naître et d'être enfant dans les années 2000, dans un Monde Occidental noir et pourri et corrompu et où la beauté a été à peu près évacuée de toutes les sphères de l'existence?"

* * *

Pour finir, deux citations qui — me semble-t-il — ont un lien de parenté avec le sujet présent:
1. "They want you dead... or in their lie. Only one thing a man can do. Find something that's his. Make an island for himself."
-- tiré de The Thin Red Line, film de Terrence Malick



2. "Know
that today there are millions of Americans
seeking America... know that even with all
those eye-expanding chemicals — only more of
what is not there do they see"
-- tiré de Elegiac Feelings American, un poème de Gregory Corso écrit en mémoire de Jean-Louis

Une Bénédiction

[Traduction rapide, à peine compétente, du poème A Blessing de James Wright, faite à la demande de L.]

En sortant de l'autoroute allant vers Rochester, au Minnesota,
le crépuscule bondit doucement sur l'herbe.
Et les yeux de ces deux jeunes chevaux Indiens
s'assombrissent de bonté.
Ils sont venus volontiers des saules
pour nous accueillir mes amis et moi.
Nous franchissons les barbelés jusqu'au pré
où ils ont brouté toute la journée, seuls.
Ils se remuent nerveusement, peuvent à peine contenir le bonheur
de nous voir venir à eux.
Ils se prosternent timidement comme des cygnes mouillés. Ils s'aiment.
Il n'y a pas de solitude comme la leur.
À nouveau chez eux, ils commencent à grignoter les jeunes pousses du printemps dans l'obscurité.
J'aimerais tenir la plus petite des deux dans mes bras,
car elle a marché jusqu'à moi
et a touché ma main gauche de son museau.
Elle est noire et blanche,
sa crinière tombe rebelle sur son front,
et la brise légère m'incite à caresser son oreille allongée
délicate comme la peau du poignet d'une fille.
Soudainement je réalise
que si je sortais de mon corps je deviendrais
bourgeon.

26 mai 2011

Entre deux

Dans un parc, avec mes enfants, je les regarde jouer. Là-bas, ma Compagne parle avec une autre mère. Et je constate que je suis dans les Limbes, absents de tous les plaisirs: je ne joue plus avec les Enfants, mais je n'ai pas rejoint le Cercle des Parents non plus.

Et cet entre-deux semble être une constante de mon existence, comme si (volontairement ou pas) j'étais prédisposé au Détachement. Comme si je soupçonnais le naufrage irrémédiable d'être la seule façon d'accéder à une quelconque forme de libération.

"Suddenly I realize
That if I stepped out of my body I would break
Into Blossom." (A Blessing, James Wright)

12 mai 2011

Pensée vague en deux points

#1. Ce qu'il y a de plus important à dire, aujourd'hui (i.e. que tout le monde est mort, incluant la personne qui écrit) (et qu'il n'y a plus rien à espérer que la frénésie des Intoxications) est justement ce qu'il est impossible de dire.

C'est la Moralité la plus dominante et la plus répressive de notre époque: il faut se taire, ou mentir.  Mentir, ou se taire.


#2. Seuls les plus révoltés osent parler (les jeunes, les artistes, les penseurs), mais on ne les prend pas au sérieux.  On ne les écoute pas.  On cherche le motif ultérieur ou le traumatisme qui pourrait expliquer de telles "extrémités du langage".

4 mars 2011

Pensée

Une petite illumination au sujet des années 60: ça aurait été une glorieuse manifestation de l'Effet Placebo sur un grand nombre d'individu en même temps.

Un nombre élevé de jeunes dont les fondations psychiques étaient composées à la fois d'insatisfaction, de colère mais surtout d'Illusions, ce qui leur donnait la capacité de croire et d'espérer.

Croyant aux propriétés créatrices des drogues, voilà qu'ils se laissaient aller aux plaisirs de la création.

Croyant en leurs chances de vaincre et de changer les choses, et en grands nombres, le point de rupture fut atteint et oui, certaines choses ont changées, pour certaines personnes et pour l'espace de quelques années.

(Oui, c'est l'Illusion, sous toutes ses formes, qui a donné tout son pouvoir, toute sa magie, à cette époque.

L'Illusion, cet État où on se donne le droit, la latitude, d'utiliser son Imagination.)

Fast forward à maintenant, époque cynique où l'Imagination se meurt, traquée qu'elle est dans la moindre cachette, implicitement illicite de par le climat ambiant et sous-jacent.

Les rares renégats qui y sont prédisposés se voient attaqués, et finalement seuls quelques chanceux se voient accorder la chance de La manipuler, et sous la seule condition que ça contribue à l'avancement mercantile, que ce soit par le divertissement ou au profit d'un certain dynamisme (i.e. le Progrès) professionnel, industriel ou technologique.

4 février 2011

Ordre & Chaos

Je pense avoir commencé ma vie amoureux de l'Ordre, de ses plaisirs clairs et de ses points de repères rassurants.  Oui, je le pense.

Je vois cependant un renversement s'installer aux débuts de l'adolescence (ou aux tous débuts de l'âge adulte devrait-on dire pour circonvenir à ce concept inutile et disgracieux qu'est "l'adolescence"), au contact de cette Civilisation (pour ne pas dire Empire) où l'Ordre n'existe que comme prétexte servant à contrôler, à dominer, à uniformiser.  L'Ordre, dans les mains de cette Civilisation, est un Marteau, un Assommoir.

Par dégoût de cette utilisation (voire récupération), donc, je me suis tourné vers le Chaos, vers la Folie, vers une Révolte qui pour toute intérieure qu'elle soit n'en demeure pas moins une révolte, une dissidence (secrète) face à qui m'entoure, rejet massif qui a fait de moi un inexorable mésadapté, seulement capable de se maintenir au milieu de ses contemporains qu'en ayant enfilé un déguisement social aussi pénible que mensonger.

Lentement, la Folie s'est incrustée; maintenant, vieillissant et étant presque entièrement revenu à l'Ordre, c'est toujours avec un trouble, avec une trémulation névrosée, que je vie et rêve.

Je suis un homme à deux faces, un Janus pas du tout héroïque, un humanoïde dont le cerveau est en train d'être fracturé par le ying yang.  Un stoïque, classique et vieux jeu, qui pourtant est animé par un Néant tumultueux.

14 janvier 2011

Déclaration Actuelle de mes Avoirs Imaginaires

Choisir la schizophrénie, une dissipation multi-planaire dans le plus de directions possibles, afin de maintenir cette espèce de folie envahissante qui paradoxalement me permet de conserver ma tête, jour après jour, à vivre cette existence majoritairement morne et morte et incroyablement glauque.

Dans l'immédiat, je suis en train de (re)lire 1984 d'Orwell (lecture qui suit le Précis de Décomposition de Cioran et l'Arcane 17 de Breton). J'ai aussi une "lecture pour la maison", c'est-à-dire Absolute Promethea 2, luxueuse édition que j'ai reçue à Noël; quand ce sera terminé je retournerai à ma lecture interrompue de The League of Extraordinary Gentlemen 2, que je décortique grâce aux annotations de Jess Nevins, et que je creuse encore plus grâce aux fabuleux Dictionary of Imaginary Places d'Alberto Manguel.

J'ai aussi entamé une "Immersion BD", où je me suis établi un itinéraire de lecture de bandes dessinées principalement belges et françaises, commençant dans les années '20 avec les premiers balbutiements d'Hergé, puis Quick & Flupke, les premiers Tintin, les débuts de Spirou. C'est là que j'en suis (aux alentours de 1942). Éventuellement, il y aura Blake et Mortimer, Bob et Bobette, Lucky Luke, Astérix, Johan & Pirlouit, les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe, Gotlib, etc.

Il y a ces trames narratives encore vivantes, épisodiques, que je porte en moi en permanence, dans l'expectative du prochain numéro, du prochain épisode (League of Extraordinary Gentlemen: Century, Hellboy, BPRD, Dark Tower, Fables, et depuis tout récemment, X'Ed Out de Charles Burns… et des séries télévisées, Weeds, True Blood, que je regarde avec ma Compagne).

Il y a cette "Immersion Jack Kerouac" que j'ai entrepris il y a deux ans, un long parcours où je m'astreins à tout lire l'œuvre de Kerouac (romans, journaux, correspondance), du moins tout ce qui m'est disponible, organisant le tout de façon minutieusement chronologique. C'est maladif, j'en conviens. J'en suis présentement dans l'année 1949; au fur et à mesure, je mets le résultat de mes "travaux" sur un site (je suis rendu à l'année 1947)

Je me plonge dans des films, les uns après les autres… je viens de finir A Serious Man et Candy Mountain, et Cocksucker Blues, et suis maintenant à revoir Children of Men. Ensuite, ce sera probablement El Topo, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Ou The Devils, que je n'ai jamais vu.

J'ai aussi un certain historique avec les jeux vidéos, qui se poursuit à ce jour. J'ai commencé Epic Mickey, et quand dans le jeu on rencontre un des vieux courts métrages, je mets le jeu à pause et je vais trouver le cartoon en question dans un de mes coffrets métalliques de Disney Treasures, et je le regarde avec mes garçons.

Je suis aussi à peu près à mi-chemin de Icewind Dale 2, ayant précédemment fini le premier, et m'enlignant ensuite vers Neverwinter Nights.

Je suis aussi retombé dans un vieil amour de jeunesse, les Lone Wolf de Joe Dever (Livres Dont Vous Êtes le Héros), que je peux maintenant "lire" de façon électronique.

Et puis il y a cette partie de Dungeons & Dragons que je fais avec mes gars, aussi, qui est une histoire, une autre, que je contiens dans ma tête.

Et, finalement, il y a ces histoires qui sont miennes, qui m'occupent parmi tout ça… Marla & Philippe, la Sorcière de Feu… d'autres.

Mon crâne, un enclos où j'entasse des Créatures Imaginaires; ça me tient lieu de cerveau, et c'est ce feu sacré qui parfois doit jaillir de mes yeux (ou me carboniser les synapses). Ou pas, qu'est-ce que j'en sais?

12 janvier 2011

Extrait d'une lettre à un père

[12 janvier 2011]

On n'a qu'une seule vie, et elle n'est pas longue.  Nous avons tous, moi, toi, eux [mes enfants], au mieux, que quelques années à passer ensemble.  Tu feras bien ce que tu veux, mais moi je vais m'ouvrir à eux le plus possible, à ce qu'ils sont et à ce qui les allume, peu importe ce que c'est.

Car peux-tu affirmer savoir ce que c'est, que de naître et d'être enfant dans les années 2000, dans un Monde Occidental noir et pourri et corrompu et où la beauté a été à peu près évacuée de toutes les sphères de l'existence?  Peux-tu affirmer savoir ce que c'est que d'être né en 1975, tandis qu'on y est?  Non.  Alors, encore une fois, un peu moins de jugement, si possible.

(Et je ne parle pas ici de critiques, qui ne sont finalement qu'extériorisations d'un jugement qui préexiste; non, je parle de ce Jugement où on se positionne subjectivement au dessus de quelqu'un ou de quelque chose pour affirmer que c'est mal, qu'il y a tort, et que nous on a raison.)

30 décembre 2010

Naked

"Sadness at the deadness of the material world"

Une phrase de Mike Leigh, tirée d'une conversation avec Will Self, alors qu'ils s'attardaient à la dimension spirituelle du film Naked.

Ça m'a tout de suite fait penser à William Blake. En fait, je pense que cette formule s'applique, d'une façon ou d'une autre, à tous les écrivains qui me touchent.

Voici, pour le plaisir, le poème London de Blake:

LONDON

I wander thro' each charter'd street,
Near where the charter'd Thames does flow.
And mark in every face I meet
Marks of weakness, marks of woe,

In every cry of every Man,
In every Infants cry of fear.
In every voice; in every ban.
The mind-forg'd manacles I hear

How the Chimney-sweepers cry
Every blackning Church appalls.
And the hapless Soldiers sigh
Runs in blood down Palace walls

But most thro' midnight streets I hear
How the youthful Harlots curse
Blasts the new-born Infants tear
And blights with plagues the Marriage hearse


29 décembre 2010

Tel quel

Je sens ça venir, le retour de la Noirceur. Je marche, fin décembre, petits flocons qui tombent sur le Centre Ville, et j'imagine tout ça abandonné, la race humaine depuis longtemps disparue, laissant derrière du métal et des briques. Lonesome Wyatt dans les oreilles, il me dit que j'ai raison. Je sens ça venir. La fatigue qui jamais ne me quitte, café ou pas café, cette langueur pas du tout langoureuse, un découragement généralisé. Le soir, tout le monde couché, se demander si c'est le bon soir pour mourir, mais comme toujours être sauvé par cette même fatigue. Je sens ça venir, et c'est presque réconfortant. Comme de s'enfoncer dans un bain chaud où il fera bon de s'endormir, de s'enfoncer, et puis de se remplir les poumons d'une eau où flottent nos peaux mortes.

* * *

[Écrit rapidement dans mon petit calepin, entre deux stations de métro, devant les yeux incrédules d'un couple de personnes âgées.]

A moment of stillness
where one has the
ability to take it in
absorb some small
parcel of truth,
that cobalt which lies
behind
every
little
thing.

22 décembre 2010

Adaptations

"I think that adaptation is largely a waste of time in almost any circumstances. There probably are the odd things that would prove me wrong. But I think they'd be very much the exception. If a thing works well in one medium, in the medium that it has been designed to work in, then the only possible point for wanting to realize it on "multiple platforms," as they say these days, is to make a lot of money out of it. There is no consideration for the integrity of the work, which is rather the only thing as far as I'm concerned."

-- Alan Moore, dans une entrevue de 2009

Alors, ceci étant dit, j'invoke Jebus et Cthulhu pour que foirent tous les maudits projets d'adaptations, de On the Road à Dark Tower en passant par Black Hole.

Pensée du Solstice

"Traînant derrière lui une grande robe blanche, ce Fantôme avait la forme d'un vieillard vicieux, sa barbe étant composée de grands glaçons acérés, son corps un magma de gel bleuté. Très rapidement il passa au dessus d'elle sans la voir, laissant derrière lui son voile glacial qui se déposait tranquillement sur la Forêt. Au contact de ce voile, les feuilles qui restaient se figeaient, l'écorce se couvrait de frimas, les fougères se glaçaient et craquaient. […] La pleine lune, blanche immaculée, était haute dans le ciel, et était entourée d'une Anneau de Fée, cet arc-en-ciel brumeux qui fait frémir les contrées glacées que surplombe l'astre de la nuit.

Le Fantôme touchait à tout, envoyait partout son souffle subarctique, il n'oubliait rien et ne négligeait personne."
(Extrait de La Sorcière de Feu)


Morozko, illustration d'
Ivan Bilibin

* * *

En cette période où nous atteignons le bas-fond le plus obscur de toute l'année, j'aurais ceci à dire: il faut être bon avec ceux qui nous entourent (et avec nous même). Nous allons tous mourir. La souffrance est inévitable mais il est en notre pouvoir de ne pas en rajouter. Voilà.

1 novembre 2010

Samhain 2010

Hier, on discutait moi et ma Compagne de ces jeunes zombéifiés qui passent l'Halloween de façon stoïque et sans enthousiasme. Leurs parents les conduisent en voiture d'une porte à l'autre, souvent ils sont à peine déguisés, ils se rendent à la porte, cognent, ne disent rien, récoltent leurs bonbons et puis repartent sans rien dire.

Le premier réflexe est de se scandaliser de ce manque flagrant d'étincelle. Mais au lieu de ça, j'étais triste pour eux. Et surtout, j'étais fier et rempli de joie, me trouvant chanceux d'avoir près de moi trois beaux garçons vivants et enflammés par la Fête, prenant part à la soirée et à ses rituels avec énergie, sourires, bonne humeur, vitalité.

Oui, j'étais fier de mes trois gars. Pour des enfants n'allant pas à l'école, supposément en manque d'interactions sociales, je les ai trouvé pas mal plus "sociaux" que tous les autres enfants que j'ai vu.

22 octobre 2010

Le Talent

[Idée notée le 18 juin 2010, en après-midi]

Le Talent est cette chose qu'on s'imagine un jour posséder; après quoi plus rien n'est pareil, et la gloire de la Création se transforme en une complexe affaire qui ne s'occupe plus de ses oignons.

Genre

[Réactions arbitraires et désordonnées au texte du Mercenaire sur la littérature de "genre". Je le répète: arbitraires et désordonnées.]

Je suis complètement d'accord avec le constat, l'absurdité de la catégorisation ainsi que l'aberration psychique avec laquelle on se retrouve — tous et chacun, peu importe où on se trouve (lecteur ou écriveux), peu importe notre position sur la chose. Ces catégories nous ont contaminé le cerveau, qu'on le sache ou pas, et même si on les abolissait aujourd'hui on continuerait fort probablement de penser en ces termes là pour le restant de nos jours. On est pris avec, j'en ai bien peur. "Language is a virus," pour paraphraser un autre Mister B.

Mais là où je débarque, c'est dans les recommandations. Ne faites pas ci, ne faites pas ça, brulez tel livre, lisez celui là.

Si on veut commencer à remettre les choses en question, il faut aller jusqu'au bout. Remonter le problème à la racine. C'est-à-dire, l'acte de publier dans sa totalité.

(J'ai déjà écrit là-dessus ici et ici et ici.)

On n'a plus besoin d'écrire de nouveaux livres. Il y a en existence assez de livre pour satisfaire l'appétit littéraire de qui que ce soit, pour toute une vie. Inutile de continuer à publier.

Si toutefois on a envie d'écrire, parfait, je m'en réjouis. Je continue de penser que la pulsion de créer est importante, cruciale et précieuse. Mais alors, bordel, faites le dans la liberté la plus complète. Réécrivez tout Tolkien, si ça vous amuse. Embarquez-vous dans une série en bande dessinée racontant les aventures de petits lutins bleus. Écrivez 27 romans sur les aventures de votre personnage de Dungeons & Dragons. Quelle espèce d'importance? L'important c'est de s'amuser, de tripper. La pertinence d'un écrit, c'est une illusion. Les livres ne changent plus le monde, et depuis longtemps. Détrompez-vous quant à votre importance artistique individuelle.

"You are not a beautiful and unique snowflake. You are the same decaying organic matter as everyone else, and we are all part of the same compost pile."

S'il est vrai que dans le meilleur des cas on pourrait espérer rejoindre une âme sœur avec le fruit de notre création, il est aussi vrai qu'il y en a déjà eu plein d'autres qui ont fait au moins aussi bien, sinon mieux.

En fait, ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a d'important pour moi que l'acte de Créer. On ne peut se mettre à juger de l'originalité ou de la valeur de la Création d'un autre que coiffé d'un Orgueil des plus nuisibles. Il ne faut pas tuer le problème en augmentant le nombre d'interdits; il faut selon moi décapiter le Tyran qui nous impose le problème depuis si longtemps, c'est-à-dire le mode mercantile de distribution de livres.

Un peu d'humilité. Éventuellement vous serez mort. Éventuellement la race humaine n'existera plus, et même le chef d'œuvre le plus universellement reconnu sera réduit en poussières.

"- Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides, parfois… As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir, on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour le catholique, si les générations futures se trompaient comme les contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux œuvres fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... […]

- Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien… Nous sommes plus fous encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos œuvres n'ajouteront pas un atome à sa poussière.

- Ça, c'est bien vrai, conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil s'acharne!
"

Rien n'a d'importance. Sinon que dans le Présent, dans l'acte de création qui nous fait oublier notre douleur & qui nous fait vibrer.

On s'en prend à la mauvaise personne si on s'acharne sur l'individu qui suit ses goûts et se laisse aller à l'écriture, peu importe ce que ça donne. Car dans le fond, est-ce qu'il y aurait autant de proto-Tolkien si ce n'était de la promesse de devenir millionnaire avec un best-seller? Tout est là, pour moi. Traitez-moi d'idéaliste naïf si vous le voulez, mais je maintiens que si on séparait l'Art du Domaine Mercantile, on écarterait par le fait même tous les opportunistes qui ne se lancent dans la création que par appât du gain, et donc par le fait même tout redeviendrait beaucoup plus pur.

S'il y tant de nigauds qui se laissent séduire par une formule et qui s'efforcent de la reproduire, c'est parce qu'il y a un marché qui en redemande. Abolissons le marché, et sans aucun doute les formules disparaîtront aussi. Car à quoi bon copier, si on n'espère rien en retour?
* * *
Je recommande très fortement la lecture d'un texte d'Alan Moore qui vient d'être publié sur le Web, Fossil Angels (première partie, deuxième partie). À première vue ça n'a pas de lien avec le sujet qui nous concerne ici, mais dans le fond c'est de l'Art dont il est question, et des raisons (bonnes et mauvaises) pour lesquelles on Le pratique. Je suis profondément inspiré par la lecture de ce texte.

28 septembre 2010

Au milieu de la lecture d'un texte informe, quasi-incompréhensible (Battle of Mudchute de Steve Beard, tiré du recueil London: City of Disappearances), je lis cette phrase: "[…] a revolutionary implosion and devolutionary planetary regeneration."

Et voilà qu'inexplicablement je suis saisi par une puissante montée de déjà vu: je vois ma vieille maison d'Ellivret Sam, le soleil d'une fin de soirée estivale illuminant la fenêtre de la salle à dîner… une sensation de calme, de beau chagrin cérémonial.

Pourquoi est-ce que cette phrase là évoque cette "vision" là? Je n'en sais rien. C'est comme si le concept d'un "retour" drastique vers un état plus pur au niveau de la race humaine me menait à l'équivalent, mais au niveau personnel. Du macro au micro.

Curieux. Un déclencheur de mémoire qui me fait penser à la synesthésie.